Les Péripéties de Claude : "La Vengeance"

Ce mois-ci encore, le blog ouvre ses pages à Claude, pour ses récits loufoques (et un peu effrayants parfois).


La vengeance


Toujours dans l’optique de vous faire partager un des épisodes de ma vie trépidante, je m’en viens aujourd’hui vous parler de vengeance.

Vous devez forcément vous demander : "Mais comment fait elle, quel que soit le thème imposé pour avoir à chaque fois une expérience loufoque à nous conter ?"

A cette question légitime, je vous répondrais qu’étant quasiment dépourvue d’imagination, et tout autant 

d’inspiration, il m’est plus facile de me souvenir que d’inventer.

Je vous concède qu’il m’arrive parfois de broder légèrement sur la trame de la réalité, d’agrémenter quelque peu la pâle exactitude des faits par des ornements de langage, des accommodements à ma manière, des améliorations de ci de là, des parements de cache misère. Ces petits arrangements n’ont d’objectif que de vous rendre mes petites histoires sans intérêt un peu plus captivantes, mes tranches de vie banalement ordinaires un peu distrayantes, des personnages quelconques une once de plus truculents.

Mais jamais, non jamais je vous en fais la promesse, jamais je ne vous mentirai à vous mon public si cher qui buvez en toute confiance mes paroles et ingérez sans réserve mes propos.

Aussi, ce soir comme à mon habitude je vais vous partager une expérience sur le thème de la vengeance, la seule que je puisse vous exposer et pour cause... 

En fait, jusqu’au début de l’année pourrie de 2008, j’aurais été en mal de vous relater un vécu personnel ayant un lien avec ce sujet, ayant scrupuleusement passé ma vie à éviter les motifs de discorde, à fuir les gens qui auraient pu me blesser, à m’éloigner de tout foyer de conflit, de toute source de ressentiment.

Aussi jusque là j’étais parvenue à me préserver et n’avais donc jamais éprouvé ce sentiment. Parce que la vengeance est un sentiment, n’est-ce pas ? Une émotion, une sensation profonde, douloureuse qui consume le cœur, ne laisse aucun répit à l’âme et embrase l’esprit de désirs destructeurs.

Je fus dévastée par le désir de vengeance pendant des mois et cette expérience m’a, il faut bien le dire, beaucoup plus détruite à moi qu’à celle à qui était vouée ma haine. 

L’objet de cette haine vengeresse s’appelait – et s’appelle encore, parce qu’autant vous le dire tout de suite je ne l’ai pas assassinée – Madame Lejoyeux. Un patronyme plutôt sympathique qui sonna longtemps pour moi comme une provocation, un défi, une incitation supplémentaire au meurtre.

Cette vielle dame était ma voisine du dessus. Elle l’est toujours d’ailleurs parce que je ne l’ai pas trucidée, comme je vous disais, mais aussi parce que depuis 5 ans, ni elle ni moi n’avons déménagé.

Comment vous la décrire tout en essayant de rester objective ?

J’ai appris qu’elle avait à l’époque 83 ans et je lui en aurais donné facilement 15 de moins tant son port de tête altier et son corps de mannequin démentaient son grand âge. Elle menait une existence spartiate, levée à l’aube, elle commençait sa journée par des exercices de musculation, puis sortait marcher 2 heures quel que soit le temps ou la saison, elle suivait un régime drastique composé exclusivement de carottes, de pommes, de poireaux et d’amandes grillées. Toujours tirée à 4 épingles, le regard froid, l’allure fière, elle tenait à distance toutes tentatives de rapprochements amicaux. 

"Bonjour Bonsoir", ce sont les seuls mots qu’elle échangeait avec son voisinage.

J’avais appris qu’elle vivait seule, que c’était une vieille fille aigrie qui avait passé pas moins de 40 ans comme greffière au tribunal de grande instance. Cela expliquait peut-être pourquoi elle suivait assidûment les retransmissions des discussions du Parlement tout les mercredis après midi. 

Mais venons en à ce qui a constitué le corps du problème, le pour quoi j’ai souhaité sa mort, l’acte honni que je ne pouvais pas pardonner.

Je dois vous dire que je venais d’aménager dans cet appartement après une rupture des plus douloureuse, que dis-je, après l’apocalypse, le désastre, le cataclysme de cette séparation. Je n’avais plus de goût à la vie, je vivais dans un chantier, je campais dans mon salon, je cuisinais au camping gaz et tout ce qui restait de ma vie s’entassait dans des cartons. Je n’avais investi que ma chambre, mon havre de paix, mon cocon, moquette épaisse et soyeuse, lit king size, rideaux occultant et draps de soie couleur caramel, maintenant que je ne la partageais avec personne je souhaitais que ma chambre soit mon refuge.

J’espérais que mon sommeil en serait un aussi, on dit bien "qui dort dîne", moi je pensais aussi "qui dort ne pense pas, ne pleure pas, de ressent pas".

Mais c’était sans compter sur le chagrin qui me tenait éveillée fort tard dans la nui... et ma voisine du dessus qui se chargeait de me réveiller à l’aube. 

Je ne sais pas ce qu’elle faisait tous les matins de la semaine ainsi que les WE à 5h30 précises au dessus de ma tête mais ça faisait un grondement assourdissant, comme un bruit de tonnerre.

Déplaçait-elle des meubles ?

Je ne saurais le dire, mais toujours est-il qu’au bout de quelques jours sans sommeil, je me décidais à la rencontrer

pour demander une trêve.

J’ai donc pris mon air de chien battu, mis de la guimauve dans ma poignée de main et du miel dans ma voix pour lui exposer fort aimablement mon problème de tapage matinal. Je dis bien mon problème et non le sien, parce que c’est ce qu’elle m’a fait remarquer immédiatement.

Elle m’a reçue avec froideur, ses yeux mauvais dardant sur moi des étincelles d’hostilité, pas de douceur dans son regard, une sécheresse cinglante dans ses paroles.

Autant se frotter à un cactus !!

En peu de mots elle m’a affirmé qu’elle faisait les mêmes gestes depuis 40 ans et qu’elle n’allait pas changer ses habitudes pour m’être agréable.

Prise de court, j’ai résumé la situation à haute voix :


- Donc si j’ai bien compris – j’ai appris la reformulation, ça peut toujours être utile, la preuve – vous continuerez à me réveiller tous les matins à 5h et demie même si vous savez que je suis au bord de la dépression nerveuse, que je manque de sommeil, que je travaille énormément et que je suis à bout de force ??

-  C’est tout à fait ça ! Répliqua-t-elle pleine de morgue.

- Donc, vous décidez en toute conscience de me porter tort, de gâcher mon sommeil et ma vie, me pousser à l’épuisement et au surmenage ? Répliquais-je abasourdie.

- C’est tout à fait ça ! Adieu madame. Conclut-elle.


A compter de ce jour cette vieille bique devint mon obsession, le problème central de mon existence, ma hantise, je ne pensais toute la journée qu’à mes nuits à venir qui allaient finir dans le fracas dès l’aube, je scrutais dans mon lit le plafond, je l’imaginais tranquille empalée dans ses certitudes et son ignoble égoïsme. Elle s’était déclarée mon ennemie, elle avait consciemment pris la place de la harceleuse, j’étais sa victime désignée. C’était insupportable, elle n’avait aucune excuse, aucune circonstance atténuante, au banc des accusés de mon tribunal intérieur, elle avait été condamnée à la peine de mort.

Je souhaitais évidemment qu’elle attrape la grippe espagnole, le phylloxéra, la fièvre aphteuse et la peste bubonique, mais mon souhait le plus vibrant était que ce fut par ma main et non par un virus impersonnel qu’elle subisse le châtiment mérité.

J’étais la missionnaire, l’élue, celle qui devait faire appliquer la sentence par moi prononcée et par moi exécutée.

Ma haine contre cette femme avait pris une telle envergure que je ne me reconnaissais plus, moi habituellement si douce et compassionnelle, je passais mon temps soit à médire d’elle, soit à y penser, soit à élaborer des scénarios pour un meurtre parfait. Je regardais Colombo, Commissaire Moulin et Navarro, en quête d’un bon plan pour la zigouiller incognito.

Je surfais sur des sites un peu underground en quête de manigances, je prévoyais un alibi en béton, je peaufinais ma vengeance.

Pas question en plus que je ne finisse en prison, condamnée à 20 ans de séquestration dans un pénitencier où on réveille les prisonniers à 6h du matin !

L’obsession du meurtre augmentait proportionnellement à mon manque de sommeil et chaque matin à 5h et demie, je m’éveillais avec un rictus mauvais et je ricanais dans mon lit en imaginant la jubilation de mon crime.

Quand je roulais en voiture, j’imaginais le plaisir de rouler sur son corps, dans les escaliers, j’avais prévu un fil de pêche tendu sur son passage, en allumant le gaz, j’élaborais une explosion qui lui serait fatale, quand les pales de ma machine à pain pétrissait la pâte, je rêvais de pales géantes qui la déchiquettent, quand je croisais des mecs louches dans la rue, j’avais envie de leur offrir toutes mes économies pour qu’ils se chargent de la sale besogne.

Heureusement que nous ne sommes pas jugés sur nos intentions parce que sinon je serai condamnée à perpétuité 

pour meurtres en série avec toujours la même cible : madame Lejoyeux.

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