Les Péripéties de Claude : "Femme à lunettes"

Pour débuter cette nouvelle année, j'ouvre les pages de ce blog à Claude, auteure, qui conte son étrange quotidien (peut-être un peu romancé, je ne sais pas), de manière toute personnelle. J'espère que vous apprécierez autant que moi !

 

Femme à lunettes 


J’aurais tellement aimé ce soir vous conter une aventure passionnante, accoucher devant vous, public attentif, d’une histoire fantastique peuplés de personnages envoûtants et imprévisibles qui vous auraient laissés pantois, haletants, captivés et transportés, hagards, au fil de mon récit vers de surprenants rebondissements.

Vous auriez attendu fébrilement le dénouement de cette saga diabolique, les tripes retournées par un suspens insoutenable, votre âme dans une tension extrême suspendue à mes lèvres, buvant chacun de mes mots telle une liqueur bienfaitrice, retenant votre souffle jusqu’à l’asphyxie dans un silence absolu.

On n’aurait plus entendu dans la salle en émoi que le son étouffé de quelques renvois gazeux s’échappant de l’estomac torturé d’un aérophage que j’ai repéré dans l’assistance (mais que je ne le désignerai pas nommément, cette personne se sera reconnue). 

Puis serait venue la dernière phrase, celle par laquelle aurait éclaté enfin toute cette tension contenue, cette chute tant attendue, point d’orgue et clef de voûte de l’insupportable intensité de mon récit.  A cet instant précis, vous auriez enfin pu exploser de joie, libérer la pression contenue et laisser rugir votre satisfaction dans un déchaînement de « Bravos ». Dans ce brouhaha général, l’aérophage sus nommé en aurait profité pour se soulager de quelques rots sonores qui seraient ainsi passés totalement inaperçus.

Sous vos acclamations, rouge de fierté, le cœur battant,  j’aurais regagné dignement ma place portée par vos cris de triomphe, assourdie par votre ovation tonitruante, sous une pluie d’applaudissements interminables.

Pour quelques instants, je me serais crue élevée au rang de conteuse impétrante.

J’ai tellement rêvé ce moment ….


D’aucuns diront que j’ai la grosse tête, que je prends le « melon », que ma tête prend la taille d’une coloquinte, mais qu’importe les mauvaises langues, peu me chaut de leurs critiques, je n’aurais pas boudé mon plaisir !

Mais hélas, mille fois hélas, le thème choisi ce soir me touche de trop près pour que j’aie le loisir de m’en amuser.

Je dois vous confier que je suis une femme à lunettes, du moins je l’ai été, en ces temps maudits où les lentilles de contact n’existaient pas et je vous affirme très sérieusement ce soir qu’il y a des sujets graves sur lesquels il serait tout à fait inconvenant de plaisanter.

Jugez plutôt.


Étouffée par une mère possessive, je n’ai connu l’école qu’à l’âge de 7 ans, ce qui signifie que j’ai évité la maternelle et le cours préparatoire pour atterrir directement au cours élémentaire première année. Par les bons soins de ma génitrice, j’avais déjà acquis l’écriture et la lecture mais une fois en classe, au grand dam de mes parents, mes résultats scolaires furent catastrophiques. 

C’était inexplicable !

Ce n’est que lors de ma première visite médicale que l’on découvrit le pot aux roses.

Le médecin scolaire, un grand type impressionnant au visage buriné par un reste de petite vérole, m’a prise en charge et observée sous toutes les coutures, il a marqué ma jeune mémoire, je me souviens encore de son nom, il s’appelait le docteur Kapitel. Après tous les examens habituels, il s’est mis en tête de contrôler ma vue, pour cela, il s’est évertué longuement à me désigner des lettres sur un grand tableau blanc, des plus petites tout en bas, aux plus énormes en haut, grosses comme des 33 tours …..  je n’en distinguais aucune.

Il en conclut donc logiquement que j’étais analphabète. 

Aussi, il me colla devant un nouveau tableau blanc sur lequel étaient représentés des dessins tout à fait identifiables à mon âge : un canard, un château avec un pont levis, un tracteur, un soleil, une fleur de framboisier, un lapin, un vélo, des lunettes. 

Des lunettes !!

Mais je ne voyais pas les dessins, ni la longue règle avec laquelle il me les désignait et à cette distance, à vrai dire, dans sa blouse blanche, je devinais à peine le docteur lui-même. Je ne distinguais pas plus le tableau blanc qui se fondait lui-même dans le beige des murs couleur sirop d’orgeat qui eux-mêmes servaient de toile de fond à un indescriptible flou pas du tout artistique qui englobait depuis toujours dans sa laitance les choses et les gens, les objets et les sujets. Je vivais dans un monde de fondus enchaînés qui me semblait jusqu’à ce jour ordinaire, mais ce matin-là, plantée comme un poireau stupide dans ma petite salopette verte, à 3 mètres du fameux tableau invisible, j’eus la sensation diffuse que quelque chose ne tournait pas rond dans ma vie.

Compte tenu de mon incapacité à déchiffrer tant les lettres que les dessins, le médecin a immédiatement basculé du diagnostic d’analphabète à celui de débile profonde.

Il a ensuite eu une conversation houleuse avec mon institutrice qui lui a soutenu que je n’étais ni analphabète, ni débile et qu’il fallait chercher ailleurs la cause de mon problème.

Je me souviendrais toujours de cette phrase du docteur Kapitel, cette phrase qui scella à jamais mon destin de binoclarde :

-- «  Trêve de tergification conclut-il (oui, le médecin était lui-même un peu analphabète, à moins qu’il ne soit octroyé la fantaisie d’inventer des mots, je n’ai jamais su) Cette gamine est myope, poursuivit-il. Myope comme une taupe, miro au dernier stade, il faut l’équiper au plus vite des lunettes. »

Je jubilais !

J’allais enfin ressembler à mon idole, la plus belle des femmes du monde (après ma mère bien sûr !) Nana Mouskouri. 

Je déchantai bien vite. 

Il faut savoir que je suis issue d’une famille désargentée, misérable et plus encore et je n’eus pas droit aux prestigieuses montures d’écaille qui m’auraient donné des allures de star, en fait, j’ai hérité des montures « sécurité sociale », une injure au bon goût doublée d’un instrument de torture fort sophistiqué. Elles s’enfonçaient dans le nez, écrasaient les narines et tailladaient le dessus des oreilles, sans compter l’hiver où le brouillard tombait sur mes verres au moindre changement de température et l’été où ma préoccupation de chaque instant consistait à remonter mes lunettes emportées irrésistiblement sur les arêtes de mon nez rendues glissantes par la sueur de la peau emprisonnée sous les ailettes en plastique, qui en recouvrait une grande partie. Les branches toutes tordues donnaient l’impression que les yeux n’étaient pas en face des trous, quant aux verres épais aux cercles concentriques, ils réduisaient le regard et ratatinaient les yeux jusqu’à les faire ressembler aux petits yeux ronds des cochons. Bref, ce disgracieux mélange de fer et de plastique aurait défiguré le plus charmant des visages et fait ressembler la Joconde à une œuvre cubiste de Picasso. 

Je n’ai pas échappé au carnage !

Je préfère ne pas vous parler des moqueries des enfants qui, par leurs cruelles plaisanteries, ont planté dans mon cœur les banderilles de la honte, qui laisseront à jamais leur douloureuse cicatrice dans mon âme blessée. Je ne vous rapporterais pas leurs propos, aujourd’hui encore leur évocation ramèneraient en surface les remugles d’une époque que je préfère oublier. 

Aussi, le temps où porter des lunettes me sembla une bénédiction fut de très courte durée mais ce n’est que quelques années plus tard, au moment de l’adolescence que je me suis vraiment demandé quelle était la pouffiasse de fée qui s’était penchée sur mon berceau pour me frapper de cette malédiction.

C’est à cette période que je pris conscience que les filles à lunettes étaient frappées d’anathème, du moins par les garçons qui ne me regardaient même pas et ne cherchaient pas à découvrir la beauté cachée derrière mes carreaux de bigleuse.

Quand je ne les portais pas, ce n’était pas mieux, je ne saluais plus les gens que je croisais dans mon village et je passais pour une larguée ou pour une pimbêche, alors mon choix avait été vite fait, je préférais avoir l’air moche que merdeuse. 

A l’âge où les garçons regardent les filles avec concupiscence, cette période de leur vie (qui dure d’ailleurs fort longtemps pour certains d’entre eux, j’en ai repéré d’ailleurs un ou deux dans l’assistance, mais tout comme les aérophages précédemment, j’aurais la décence de ne pas citer de nom), je disais donc à cette période de leur vie où leur centre d’intérêt majeur se situe sur la cramouille des filles, on peut dire qu’à cette période-là, les garçons n’ont jamais fixé leur attention sur la mienne.

Même si finalement, maintenant que j’y pense, la frustration aidant j’aurais été une proie facile.

Mes copines tout émoustillées prenaient la pause, tout sourire, telles de belles espagnolettes qui, comme des biches apeurées battaient des cils, moi, je pouvais bien battre des cils derrière mes carreaux épais comme des fonds de bouteille !! 

De toute manière, j’étais morte de peur à l’idée qu’un garçon puisse un jour s’intéresser à moi, et s’engager dans le parcours du combattant du premier baiser, j’imaginais mal le choc des lunettes sur son visage, la ferraille des branches me sciant les oreilles, la sueur de l’émoi faisant glisser les montures le long de mon nez….

Un vrai cauchemar !!


Je préfère arrêter là l’évocation de cette funeste période, de cet épisode qui a considérablement dévié la trajectoire de ma vie qui fait qu’aujourd’hui encore, j’ai l’absolue certitude que je ne serais pas la personne que je suis devenue si je n’avais pas été contrainte au port de lunettes.

Chaque jour je bouillonne intérieurement de subir les pubs ignobles avec Johnny et son « Optic 2000 », Adriana Karambeu avec ses lunettes aux branches aux couleurs interchangeables, quant à Afflelou, il m’énerve passablement depuis fort longtemps avec son « Tchin Tchin » il a de la chance de pas me tomber dans les pattes celui-là, parce que croyez moi, il trinquerait !!

Voilà comment une paire de lunettes peut gâcher la vie d’une jeune fille, lui coller des complexes, l’éloigner des garçons, lui blesser le visage et le cœur, retarder sa maturité, faire baisser son estime d’elle-même, différer son développement sexuel, lui faire perdre confiance, rater des opportunités, empêcher de lier des amitiés, bref … lui gâcher la vie !!


Alors après tout ce que je viens de vous confier, je souhaite que vous partagiez mon juste courroux, j’espère qu’à l’avenir vous compatirez désormais au sort des femmes à lunettes et que vous comprendrez aisément que j’arrache les yeux sur le champ au premier qui ose devant moi proférer la suprême injure : « Femme à lunettes, femme à quiquette ».

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Commentaires : 3
  • #1

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