Le Chamallow

Ce texte a été écrit lors de l'atelier d'écriture érotique du 28 février 2015. Les passages en gras ont été écrits par deux autres participantes. La consigne était : relier le début à la fin... 

 

Une démarche nonchalante. Ses hanches pleines se balancent. Son corps est rond et ferme. Le bleu des yeux derrière de grosses lunettes, une étoile tatouée sur l'épaule. 

Face à elle, nous sommes quatre. Les quatre colocataires de la grande maison rose. « Le Chamallow », disent les voisins. S'ils savaient ! Et Maryse, notre propriétaire, tient le rôle d'une dame Tartine perverse. Comme chaque mois, elle a revêtu sa robe de latex, qui la moule tellement qu'on jurerait qu'elle va éclater chaque fois qu'elle se penche. Mais elle se penche beaucoup et la robe n'éclate jamais. Elle se tend, brille, enserre un peu plus les fesses, les gros seins débordent. Maryse remet son décolleté en place, son pubis apparaît en relief, le latex si étiré qu'on distingue la fente. Elle marche devant notre rangée sournoise, elle nous jauge, nous évalue de son regard myope, avec une moue gourmande.

Déjà, Michel bande comme un cerf, tout rouge. Jo, elle, serre les cuisses et transpire. Martin se cambre et moi, j'attends le dernier moment. 

C'est dur parce que la dernière fois, ce n'est pas moi qu'elle a choisie, mais Michel et sa grosse queue docile. Alors j'ai envie. On a tous envie, de toute façon. Elle nous rend dingues exprès, à diffuser ses sales films, où on la voit baiser de mille façons, toutes plus excitantes les unes que les autres, à nous lire ses histoires dégoûtantes chaque soir, avant l'extinction des feux, à nous faire des plats au gingembre et à nous frotter sous la douche... 

Quand notre logeuse passe devant moi, je lui plante mon regard le plus brûlant au fond des yeux et me passe la langue sur les lèvres, ma langue chaude, douce, brillante de salive, ferme et agile... Sous l'effet de la tension, je gémis. Un petit couinement expirant, un peu ridicule. 

Qu'on en finisse !

Elle sourit, amusée, et pointe sa cravache sur moi. Dépités, les autres se réfugient dans leurs chambres, où les écrans de télé sont déjà allumés, branchés sur le canal interne de la maison rose. Moi, je sors juste dans le couloir. 

La porte se referme et quand elle se rouvrira, j'entrerai, nue, et elle m’accueillera, comme si de rien n'était, nue elle aussi. 


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Le Premier déjeuner

Ce poème a été écrit lors de l'atelier d'écriture érotique du 28 février 2015. La consigne était de faire rimer l'érotisme, en gros...


Ta fourchette décolle la peau

Le poisson mis à nu, est coupé en morceaux

Moi, je salive, ruisselle, un frisson le long du dos

Je te dévore des yeux, saisie d'un coup de chaud


Je mâche, lèche, avale et je pense à tes fesses

Je ris, te réponds, converse et je fantasme des caresses

Tu laisses ta main sur la table, comme pris d'une soudaine paresse

Nos doigts s'effleurent autour du sel, mon cœur a une faiblesse


Un serveur narquois nous apporte la viande

C'est ferme, juteux et je me demande si tu bandes

Toi aussi, tu fais semblant, on se regarde, on marchande

D'allusions en silences électriques, nos désirs s'appréhendent


De plus en plus souvent, comme par hasard, nos mains se touchent

Tu continues de manger et je regarde ta bouche

J'invente ta langue, tes doigts, ta queue, toi et moi sous la douche

Et j'espère qu'au dessert, tu cesseras enfin de faire ton farouche

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L'Hiver est une saison chaude

Ce texte a été écrit lors de l'atelier d'écriture érotique du 28 février 2015. La consigne était la suivante : choisir un portrait photo (non reproduite ici : une très vieille dame, un fichu sur la tête, le regard pétillant) et écrire du point de vue de la personne figurant sur la photo en question. 


Personne ne s'en doute, nous sommes si vieux. Quand on échange des sourires ou qu'on s'effleure la main en passant, les jeunes ne le voient même pas. Sauf la Louise, qui s'attendrit en silence. Mais personne ne remarque notre petit manège.

Nous sommes les anciens, alors dans les fermes alentours, on nous demande conseil : quelle vache sous quel taureau ? Quelle lune pour les plus belles portées de lapins ? Comment choisir le meilleur bouc ? 

Au printemps, à pas lents, la main crispée sur la canne, on va de basse-cour en prairie, regarder les animaux qui se grimpent dessus, se reniflent, s'attrapent... Les coups de reins puissants du cheval, les étreintes frénétiques des lièvres sauvages et jusqu'aux chants exaspérés des crapauds dans les ruisseaux... Toute la journée, nos yeux voilés de cataracte se promènent sur les croupes luisantes, les érections formidables et les yeux révulsés. 

Nos vieilles carcasses se réchauffent au soleil, ça sent la bête, le sexe et la vie. Alors, le soir, le pas plus vif, tu me fais un signe de tête, je te lance une œillade taquine. Et on se retrouve, émerveillés de sentir, au creux de notre hiver, un peu de sève printanière. Nos vieux corps, dont il ne reste plus grand-chose, frémissent. Un fagot d'os fins, la toile détendue, usée, de nos épidermes, à peine un peu de muscle... Mais le bout nos doigts a gardé la mémoire de nos vigueurs passées, connaît chaque recoin du réseau de nos nerfs émoussés et l'expérience a remplacé la fougue. 

A gestes lents, parfois tremblants, je te prends et je me donne. Tu m'enlaces et me laisse faire. Oh, bien sûr, il nous faut parfois plusieurs semaines pour arriver à quelque chose, mais à force de vivre, nous sommes devenus patients. 

Et puis, faire comme si on avait l'éternité devant nous fait partie du plaisir que l'on se donne encore. Et encore. 

 

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Chouette de Sibérie

 

Je passais mes nuits à voler, goûtant la fraîcheur de l'air nocturne. La brise blanche glissait sous mon duvet ventral. Je m'élançais du haut des arbres, les muscles puissants, les ailes silencieuses, résistante, endurante, le regard aux aguets. Je connaissais l'excitation de la chasse, le couinement de surprise, puis de détresse, du rongeur attrapé par mes serres froides... la douceur de sa fourrure ne m'attendrissait jamais, son cœur affolé n'éveillait en moi aucune pitié, aucune culpabilité... juste la promesse tiède d'un repas au délicieux goût de fer et de viscères. 

J'ululais ma joie en survolant les maisons et, repue de sang, j'allais me percher sur les toits des églises. 

Hautaine et impassible, belle à crever dans ma robe immaculée, je fixais les prêtres sombres de mes grands yeux étranges. Certains en faisaient le signe de croix. 

Alors j'étendais mes ailes solides, je battais l'air comme si j'avais eu le pouvoir de faire naître une tornade, mes cuisses bandées me propulsaient en avant et je les frôlais, cri strident, serres menaçantes... Comme je riais de les voir se cacher la tête, pliés en deux, en quatre, pour se protéger de moi ! Elles étaient sincères, ces génuflexions-là ! Vives comme la terreur d'une punition venue d'en-haut !

 

Tombée à terre, les os brisés qui crèvent le délicat édredon de mes plumes, le bec ouvert pour mordre encore un peu d'air, ensanglantée et rendue borgne, je rêve encore, juste un dernier instant, à tous ses plaisirs sauvages qui furent les miens, avant que la chasse ne soit ouverte. 

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Oh, deux roses

John et Sibylle étaient tout simplement destinés. Depuis longtemps, l'un et l'autre s'était préparé à cette rencontre, d'abord sans le savoir, puis en l'espérant plus que tout. 

Ce jour-là, même en ayant toujours su que ce serait inévitable, ils étaient émus, fébriles... Ils savaient qu'ils allaient enfin se retrouver ensemble, l'un contre l'autre, nus sans aucun doute. De toute façon, ils étaient déjà tellement liés, qu'ils avaient l'impression de se connaître sur le bout des doigts, leur moindre souffle, le grain de leurs peaux, la chaleur de leurs soupirs, chacune de leurs pensées, chacun de leurs élans... 

Sibylle comprenait les doutes de John et elle était sûre qu'elle saurait le rassurer, accueillir jusqu'à sa plus petite fêlure. Si John avait été une statue, elle aurait sûrement eu envie de promener son index le long de ses imperfections, caressant les veines du marbre avec une indulgence pleine d'amour.

John, quant à lui, savait les fragilités les plus secrètes de sa douce. Ses errances passées, ses béances cachées... Il était certain qu'il pouvait la combler et répondre à toutes ses attentes, même les plus folles. Il était John et elle était Sibylle, les choses ne pouvaient pas en être autrement. L'un pour l'autre, l'un à l'autre, depuis toujours et pour l'éternité peut-être... 

Ce fut incroyable. Ils furent d'abord un peu timides, impressionnés par l'énergie démentielle que leurs mains serrées projetèrent dans leur corps encore distants. Une simple poignée de mains et tout fut scellé. Ensuite...

Ensuite, ce fut le tourbillon, la vie et la mort tout à la fois, la rage et la douceur en même temps. Eux seuls savaient. Les autres ne pouvaient que rester spectateurs, incapables de comprendre à quel point ce qui se passait entre eux deux était fort. 

Lorsque le film sortit enfin, tout le monde fut d'accord pour dire que les deux stars du x avaient donné un nouveau sens au concept de fist anal et que leur scène deviendrait probablement culte. 

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  • #1

    Rineka (jeudi, 10 juillet 2014 17:44)

    Ah comment j'ai ri ! merci !

  • #2

    Le Romancer Frédérique (jeudi, 10 juillet 2014 19:20)

    Avec plaisir. Tu penses...

Les cent-un ans de Jane

Quand le réveil sonna, Jane voulut bondir du lit. Elle aurait dû pouvoir bondir, souple, légère, solide et vive. Mais comme l'avant-veille et tant d'autres jours avant celui-là, Jane fut rattrapée par la poigne cruelle de la vieillesse. 

Incapable de se lever autrement que par petits à-coups laborieux, les muscles fondus et les jointures gonflées par l'arthrite, qui faisait rougeoyer la douleur... Elle se laissa retomber sur l'oreiller, stupéfaite. Et aussitôt, du fond de son ventre flétri s'éleva un sanglot. « Un sanglot de vieille », pensa-t-elle, impitoyable. Creux et geignard, comme un grelot cabossé. 

 

Pauvre vieille idiote !

 

La colère lui donna l'énergie nécessaire pour s'élever jusqu'à la station debout. Debout. Son combat de chaque matin, sa lutte pour ne pas devenir grabataire. Demi-cadavre... 

Une fois levée, branlante et essoufflée, elle vit le mot sur sa table de nuit, rédigé à l'encre couleur de lune froide. 

 

« Jane, 

J'ai eu un léger contretemps pour le sort de la jeunesse éternelle. Je repasserai la nuit prochaine. 

Bonne journée, 

La bonne fée. »

 

Et Jane, furieuse et soulagée à la fois, sentit son pauvre cœur épuisé se dérégler soudainement, s'emballer, tourner à vide, ralentir, repartir et... s'arrêter. 

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Cavaleuse

 

La petite bombe de teinture était encore à demi-pleine. La fille la regardait de temps à autre, comme  on serre entre ses doigts un talisman. 

Elle avait déjà coupé ses cheveux, changé de vêtements. 

Fini, la minijupe et les rangers, terminé, le rouge à lèvres et les gros bijoux en plastique. Son reflet, qu'elle apercevait dans les vitres sales était celui d'une femme effacée, sans formes ni couleurs. Quasiment sans âge. Pantalon noir, pull gris à coll roulé. Rien à voir avec la punkette pimpante qu'elle était encore au début de la semaine. A ce moment-là, elle avait encore ses cheveux blond platine, des amis, une maison où aller, des trucs à faire... 

Maintenant, elle attendait. Temps de pause : quinze à trente minutes. 

Elle avait déjà jeté son portable et n'avait jamais eu de montre. Elle se mit à compter, tournant et retournant la bombe entre ses mains. Le flacon de plastique rose était la dernière touche de couleur de la pièce. Plus personne n'habitait cette maison depuis bien longtemps, c'était pour ça qu'elle s'y était réfugiée. Les parquets étaient sombres, poussiéreux, les tapisseries délavées, toutes beiges ou grises. 

Trente fois. Elle avait compté trente fois jusqu'à soixante. Elle se leva, grimaça à cause des mocassins trop petits et aussi de ses courbatures. Elle alla dans la cuisine pour rincer la teinture avec les bouteilles d'eau qu'elle avait volées, penchée au-dessus de l'évier en inox. 

Quand elle eu fini, c'est une femme aux cheveux gris qui la regardait dans le verre crasseux de la fenêtre, comme un reflet de celle qu'elle serait peut-être un jour, si elle vivait jusque là. 

Elle ramassa ses affaires, les fourra dans le sac à main en faux cuir qu'elle avait trouvé dans une poubelle et sortit, la peur au ventre, espérant de toutes ses forces que son déguisement suffirait à les tromper. 

Elle ne pensa pas à cacher le flacon rose vif. Abandonné au milieu de la pièce vide, on ne voyait que lui. 

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Chronique

Ces jours-là sont un combat. Un combat invisible, mais dont les traces de coups apparaîtront sur son visage et son humeur. La douleur arrive comme une marée : inexorablement, d'heure en heure, le niveau monte, sans qu'il soit possible de faire quoi que ce soit. Dès le matin, elle sait qu'elle finira le cheveu collé par une mauvaise sueur, un caractère teigneux de vieille femme rendue aigre et des pulsations grinçantes dans tout un côté de son corps. Elle sait qu'elle aura passé la journée à lutter contre, à ne pas montrer, à faire comme si, à nier obstinément, pour ne pas plier devant l'injustice. Je n'ai pas mal, je te souris, si tu ne te rends compte de rien, alors je suis comme toi, je vis comme toi, ça n'existe presque pas. 

Mais le soir, seule, épuisée, usée, elle sera soulagée de s'avouer enfin vaincue. Ses muscles trop tendus seront incapables de lâcher, ses nerfs trop tendus seront incapables de lâcher, elle ne sera plus qu'angles à vif, dure, arc-boutée contre elle-même et ne trouvera le sommeil que par la drogue ou l'épuisement le plus vil, celui qui vous laisse la bouche tordue, l'haleine fade et les yeux trop secs. Au soir de ces journées-là, elle ne se couche pas, elle tombe. Et le contact du drap lui arrache parfois des gémissements. 

Ses os allument un feu qui contamine les articulations alentours, tendons et muscles se rebellent et entament leur conversation rageuse : tu souffres, je souffre, elle souffre, nous souffrons, elle souffre. Ça cogne et ça grince, sans relâche. Dans sa volonté de ne rien céder, elle continue à faire ces mouvements du quotidien, ces gestes anodins, courants, anonymes. Son corps se rebelle, cède et coince, sans prévenir. Elle descend du bus et manque de se plier de douleur, le souffle coupé, une jambe raidie, qui ne répond plus. Elle rassemble ses forces, tire la traîtresse en contractant les muscles du ventre, pivote le bassin, l'autre jambe plantée ferme. Béquille de chair, à qui l'on demande bien trop et qui finira la journée percluse elle aussi. Parfois, elle fait tout ça en continuant sa conversation, le visage tendu, le ton plus sec, lâchant des syllabes entre les herses d'un souffle haché, l'attention tournée vers l'intérieur d'elle-même. Pas l'intérieur de sa tête, mais plus bas, tout en bas. Son corps encage son esprit, elle ne peut pas penser autre chose que sa carcasse hostile. Et son esprit, pas rancunier, furieux tout de même, rassemble, encourage, dresse, insulte, supplie, remercie, anticipe, complote. Elle pense la position de son pied, de son genou, elle s'atomise. Elle est faite de pièces détachées, mal assemblées, qui font semblant de fonctionner toutes ensemble. Elle lutte, contraint, force. Le soir, elle sait que toutes ces pièces qui la composent frotteront les unes contre les autres au moindre mouvement, qu'il lui semblera avoir du sable entre ses os. Elle aura la certitude d'avoir mené une guerre que personne ne peut jamais gagner.

L'eau, le feu... Cette douleur-là, qui arrive comme un rendez-vous infernal, ne peut pas s'expliquer à ceux qui ne la connaissent pas. 

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  • #1

    Christophe Dessaux (mercredi, 16 octobre 2013 19:27)

    Euh….
    C’est un texte physico-physique.
    Pour le coup.
    Son ton me fait penser, je ne sais pas pourquoi, à celui du livre « le Grand Cahier » d’Agota Kristof (J’ai beaucoup, beaucoup aimé cette trilogie). Ce rapprochement dans mon esprit doit venir du style qui décrit un univers d’une grande cruauté. Ici la cruauté de la situation est engendrée par la douleur subie, physico-physique, mécanique et injuste. Dans le « Grand cahier », la cruauté est causée par la guerre, subie et bien sûr injuste elle aussi.
    Ca fout mal à l’aise :-)

  • #2

    Le Romancer Frédérique (mercredi, 16 octobre 2013 22:24)

    Je ne connais pas cet auteur, que je vais donc aller voir de ce pas. Ma pile de livres à lire a recommencé son ascension sur ma table de nuit... et aussi ma table de salon...

Mise en boîte

Au début, elle rangeait surtout derrière le mari et les enfants. Constamment, elle devait remettre les bols sur l'étagère des bols et pas dans le placard des assiettes, séparer les fourchettes, les couteaux, les petites et les grandes cuillères, faire disparaître les miettes de la table, du sol ou de l'évier. Dans la salle de bain, elle lavait, pliait les serviettes, les posait à leur place, essuyait l'eau sur le rebord de la baignoire, redisposait correctement les flacons. C'était sans fin, à croire qu'ils le faisaient exprès.

Quand le mari est parti, elle a eu plus de temps. Elle a pu classer les livres, d'une manière, puis d'une autre, puis encore d'une autre, jusqu'à trouver la bonne. Dieu merci, les enfants préféraient les ordinateurs et n'approchaient pas de ce coin-là. Un jour, elle a su qu'elle en avait terminé avec les livres. Elle pouvait regarder la bibliothèque et son ordonnance parfaite l'apaisait.

Après quelques années, les enfants sont partis à leur tour. Elle n'osera jamais le dire à qui que ce soit, mais ce fut un vrai soulagement. Quand le dernier a pris ses sacs et a refermé la porte derrière lui, elle a foncé dans la chambre abandonnée. Elle a trouvé de tout : des vieux magazines, des déchets alimentaires, des vêtements trop petits, trop élimés ou simplement passés de mode sans doute, jusqu'à des gobelets en plastique usagés... L'ampleur de la tâche était telle qu'elle a dû y passer plusieurs semaines. Les gobelets pouvaient encore servir, il fallait donc les laver, les essuyer et les empiler. Elle a aussi repassé et classé les magazines, puis les vêtements, qu'elle a rangés dans des cartons avec une jolie étiquette. Elle a remisé les cartons avec d'autres cartons. Puis elle a fait pareil avec les papiers. Il y a ceux qui peuvent encore servir de brouillon, ceux qui peuvent servir à emballer des choses et ceux qui peuvent servir à allumer un feu.

Maintenant, elle a de quoi : du papier, des allumettes noircies pour faire le petit bois, des allumettes neuves pour produire la première flamme. Il faut toujours avoir de quoi faire du feu, tout le monde sait ça.

Chaque matin, elle se lève angoissée par ces choses qui traînent, sur lesquelles on bute si on ne fait pas attention. Alors elle doit ranger. Par nature, fonction, origine, couleur, forme... Elle remplit des boîtes, des pots, des étagères, elle fait des piles bien droites, qui vont jusqu'au plafond.

Dans la cuisine, par exemple, elle a tout mis dans des bocaux étiquetés. Le riz, les pâtes, le sucre, les légumes secs, les capsules, les restes. Un coup d’œil suffit pour voir que c'est toute une organisation.

Jusqu'au soir, elle trie, elle nomme, classe, empile. Pour chaque chose, même la plus insignifiante, elle trouve l'endroit adéquat. Tout est affaire d'équilibre.

Le stylo est presque mort, elle repasse plusieurs fois sur les lettres : petits... Ensuite, elle ira le mettre dans la boîte métallique où sont tous les autres stylos usés. Elle fait attention, il faut que les lettres soient de la bonne hauteur. Bouts de ficelle trop petits pour servir. Voilà.

La lampe-torche entre les dents, perchée sur son échelle, elle pousse le carton avec le bout des doigts, de façon à ce que l'étiquette soit visible.

Un jour, sûrement, elle ne pourra plus passer entre les piles et les étagères, les tas et les boîtes. Déjà, on ne peut plus aller à l'étage. Il y a encore des choses à trier, du vide à combler, mais quand tout sera en ordre, elle aussi trouvera enfin sa place. En attendant, il lui faut aller chercher la boîte aux stylos qui n'écrivent plus.

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Sans rancune

Sous ce tunnel sombre, on aurait pu se croiser sans s'arrêter, sans même échanger un regard. J'aurais pu détourner les yeux, faire semblant de ne pas te voir, trop occupé à téléphoner. J'aurais pu faire demi-tour, passer devant toi en t'ignorant ou peut-être en te faisant un petit signe de tête, froid et digne. Mais quand tu es passé juste à côté de moi, j'ai perdu le contrôle de mon corps.

Ce n'est pas une excuse que j'invoque et je ne cherche pas à me dédouaner de quoi que ce soit, je décris l'exacte réalité. Je me suis vu me tourner vers toi et me jeter, crâne en avant, contre ton nez, brutalement. Je te l'ai explosé, ton sale gros pif, faisant voler tes lunettes par la même occasion. J'ai pensé « il est myope, il n'a aucune chance ». Puis je me suis vu te frapper à coups de poings, pendant que tu gémissais, plié en deux. Tu te tenais le nez à deux mains, en essayant de bouger les bras pour protéger ton corps mou, il y avait beaucoup de sang. J'ai trouvé ça écœurant et je me suis réjoui que tu portes justement ta chemise préférée, parce qu'elle serait foutue, après.

Mon crâne me lançait un peu, mais ça diffusait une bonne chaleur, pas désagréable, au fond. Mes poings semblaient se réchauffer, eux aussi, je me suis dit que j'allais sans doute devoir mettre mes mains dans un saladier de glaçons, en rentrant.

Alors j'ai déplié mes doigts, je t'ai attrapé par une épaule pour t'empêcher de fuir, et je t'ai donné des coups de pied et des coups de genoux. Fort et longtemps, en prenant mon élan, bien régulièrement, comme à cet exercice qu'on faisait petits, au judo, pour se muscler et travailler notre équilibre.

Je me retenais de pousser des cris, chaque fois que mon genou ou mon pied rentrait dans tes chairs détestées, je ne voulais pas alerter qui que ce soit. Toi, tu couinais, mais pas très fort, ça allait. Tu pleurais, tu t'étouffais dans des bulles de sang, dans ta morve. Ça aussi, ça m'a dégoûté. Je t'ai toujours trouvé un peu dégueulasse, je n'ai jamais osé te le dire. Par délicatesse, tête de nœud. Je les connais, tes sales petites habitudes de type pas très propre, qu'est-ce que tu crois ?

Tu es tombé à genoux, tu as lâché ton nez pour essayer de t'accrocher à moi ou de me repousser, impossible de savoir, tu avais des gestes complètement désordonnés. C'était grotesque et ça m'a  donné envie de t'achever. Pas par pitié, mais pour m'épargner le spectacle pathétique de ta déchéance.

Je me suis vu te frapper encore et encore, te marteler le haut du ventre avec un genou, pour te couper le souffle, te défoncer le diaphragme, te faire rendre ton oxygène et libérer mon atmosphère de ton haleine dégueulasse...

Après, j'aurais pu prendre une pierre, un parpaing, n'importe quoi, et je t'aurais écrasé la gueule comme on écrase les nuisibles, à la campagne, sans état d'âme, avec le sentiment de se débarrasser de quelque chose de nocif et insignifiant à la fois. Et si je n'avais pas trouvé de pierre, ni de parpaing, je t'aurais terminé à coups de talon, de la même façon. J'aurais appuyé ma main sur la paroi du tunnel, pour ne pas risquer de perdre l'équilibre, parce que ça fait un paquet d'années que je n'ai pas fait de judo. 

Je me suis dit qu'une fois que j'aurais fait tout ça, je me sentirais bien mieux. Soulagé, débarrassé d'une corvée. Mais qu'ensuite, un autre genre de corvée m'attendrait. Il faudrait que je cache ton corps ou que je m'assure qu'on ne puisse pas t'identifier, que je me débrouille pour qu'on ne sache jamais que c'était moi qui avais fait ça. Après tout le mal que tu m'avais fait, te voir passer pour une victime et moi pour un coupable... Rien que d'y penser, j'ai envie de hurler.

Toi, une victime ? Je ne veux même pas savoir quelles sont tes excuses, ça ne m'intéresse pas. Je n'ai pas à te comprendre. Je n'ai pas à te pardonner.

Ces conneries sur le fait de se sentir plus léger, que le pardon libère celui qui le donne, ça me fait vomir. Ça libère aussi celui qu'on pardonne et, ça, mon vieux, tu peux toujours attendre. 

Oui, j'ai envie de te crever, parfaitement que j'ai envie de te crever. Faudra t'y faire. Je m'y fais bien, moi. 

La seule chose qui m'en empêche, c'est que je pense d'abord à moi. Je n'ai aucune idée de comment faire disparaître un cadavre ni comment le rendre impossible à identifier. La seule chose qui sauve ta pauvre vie de merde, c'est que je me préfère à toi. 

On dit que pendant un accident, on voit sa vie défiler sous ses yeux en quelques secondes. Là, des années après l'accident de notre rencontre, c'est ta mort que j'ai vue défiler en quelques secondes. Et ça m'a fait du bien.

Je pense que tu l'as vue aussi... parce que quand tu es passé tout près de moi, j'ai bien senti que tu étais sur tes gardes, pas tranquille, craintif et lâche. Et là, oui, là, je me suis senti plus léger, connard. 

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    Pierre qui mousse (vendredi, 27 septembre 2013 20:45)

    Si j'te croise, je change de trottoir !

Marcelle

Je m’appelle Marcelle. En sixième, j’ai demandé à ma mère pourquoi elle m’avait appelée comme ça. J’en avais vraiment marre qu’on se moque de moi à cause de mon prénom. Elle m’a répondu que c’était en hommage à son père, mort en camp de concentration… Rien à redire, pour le coup, mon prénom devenait une croix toujours aussi lourde, mais plus du tout ridicule.

Sauf si on prend en compte que mon grand-père maternel est toujours vivant et qu’en plus, il s’appelle Pierre…

Ce jour-là, j’ai appris à quel point ma mère était cinglée et mon prénom est devenu accessoire. J’avais déjà remarqué que maman était parfois un peu lyrique, qu’elle brodait facilement quand elle racontait des anecdotes, mais je l’avais toujours vue faire comme ça, ça ne me choquait pas plus que ça. Bien sûr, je m'étais rendue compte que les autres adultes en faisaient moins et qu’ils levaient parfois les yeux au ciel. « Ah là là, cette Lisette »… Elle avait toujours eu une imagination débordante, comme disait ma grand-mère. Mais ce jour-là, elle m’avait raconté un gros bobard à moi. Et un bobard absolument pas crédible. Je me souviens n’avoir rien pu répondre. C’était trop énorme.

Je ne sais toujours pas pourquoi je m’appelle Marcelle. C’était peut-être le prénom de mon père ? Ah, mon père… puisque personne ne le connaît, elle aurait pu en raconter des fables, sur lui, mais non. Sur lui, rien, silence total. Je l’aurais bien vue raconter des histoires magnifiques d’acteur débutant qu’elle aurait porté au sommet à force d’amour désintéressé et qui l’aurait abandonnée, happé par la célébrité… c’est si faible, un homme, qu’elle aurait soupiré, les yeux noyés d’un amour encore intact.

Ou alors, il aurait été marin. Un marin poète, qui aurait traversé les océans pour faire un enfant à ma mère et qui serait reparti sans qu’elle ait eu le temps de lui dire… Elle n’a jamais menti sur mon père. Elle refuse d’en parler.

Peut-être qu’elle refuse d’en parler pour ne pas mentir. Je me suis déjà dit ça. Mais pourquoi ? Pour ne pas lui manquer de respect ? Pour me préserver ?

Vu que je m’appelle Marcelle à cause d’un grand-père mort dans les camps qui s’appelle Pierre et qui joue au tiercé toutes les semaines, j’ai un doute.

Je ne saurai sans doute jamais qui est mon père. Ma mère est tombée enceinte jeune, elle n’a rien dit à personne, ma grand-mère s’en est rendue compte à son sixième mois de grossesse et elle n’a jamais voulu dire avec qui elle avait couché.

A une époque, je dévisageais tous les types que je croisais dans le voisinage pour essayer de reconnaître certains de mes traits chez eux, pour essayer de trouver mon père inconnu. Manque de bol, je suis le portrait craché de ma mère. En plus, j’ai fini par apprendre par une voisine que ma famille est arrivée là après ma naissance. Ma mère m’avait dit qu’on habitait là depuis trois générations.

Peut-être qu’en fait, mon père, c’est mon grand-père mort, mais vivant, et que c’est pour ça que je ressemble à ma mère. Je lui ressemble aussi, mais ça ne se voit pas. Peut-être que c’est pour ça que maman dit qu’il est mort en camp de concentration alors qu’il est vivant et que c’est pour ça que je porte son nom. Ca, ce serait vraiment terrible.

Peut-être que c’est un inconnu, mon père, qu’il a violé ma mère et qu’elle en est restée enceinte et traumatisée. Ce serait terrible aussi, mais je ne pourrais pas lui en vouloir. A ma mère. Par contre, à mon père, je lui en voudrais et en même temps, je lui devrais la vie. Ce serait vraiment terrible aussi, ça.

Peut-être que je n’ai pas du tout de père. Que ma mère est tombée enceinte parce qu’elle le voulait très très fort et que je suis une sorte de miracle. Peut-être que je suis là pour sauver le monde, que je suis un messie. Mais je n’arrive déjà pas à sauver ma mère, alors le monde attendra, je me sens pas le courage. Ce serait pas de ma faute, ce serait la faute du miracle qui a visé ma mère. Je peux pas être un messie efficace avec une mère comme la mienne. Mais je ne sais pas si ce serait si terrible que ça. Personne n’y penserait jamais, c’est vraiment trop improbable. Donc si c’était vraiment ça, ce serait un peu terrible, mais moins.

Enfin pour moi. Parce que pour le monde, vu la fréquence à laquelle se pointent les messies, ce serait vraiment un sale coup du sort. Ou de qui que ce soit d’autre.

Ma mère m’a élevée en agnostique. Tout ce qui n’est pas vérifiable par toi-même est à mettre en doute. Elle ne m’a pas dit un jour « tout ce qui n’est pas vérifiable par toi-même est à remettre en doute », évidemment. Mais avec une mère comme la mienne et un prénom comme le mien, comment faire autrement ? Et même en doutant comme ça tout le temps, même en me méfiant, de toute façon, comment faire pour distinguer le vrai du faux ?

Tout le monde ment, des fois, c’est acceptable, des fois non. Et là où ça n’est pas acceptable, c’est quand on se fait prendre. Ca, j’ai bien compris. Alors je m’entraîne. J’ai été à bonne école. Je sais quand on va trop loin, je sais qu’il ne faut pas se laisser emporter par un joli mensonge, que l’important, c’est de ne pas se faire démasquer. J’ai une très bonne mémoire. Bien obligée.

Je construis une vérité, brique par brique, mot par mot, non-dit par non-dit. Je nourris l’imaginaire de la personne à qui je parle, je lui jette des miettes, je la fais venir à moi… On m’en redemande, on me quémande des détails, des petites choses qui enjolivent… Mon mythe est désirable, fait envie, donne faim… Je dois alimenter le mensonge, donner la becquée, nourrir l’illusion. Mais c’est moi qui suis écœurée quand en face, on me reproche de manipuler. Mais qui es-tu pour me céder ton esprit critique et ensuite me reprocher d’avoir pris le contrôle ? Je n’ai rien pris, tu m’as tout donné et quand tu regrettes d’être allé aussi loin, tu fais l’indigné ? Tu te sens bafoué, trahi ? Allons, sois honnête, toi aussi, tu étais consentant, tu as marché dans la combine, tu m’as donné des pièces pour rejouer une partie et faire tilter ton flipper à fantasmes. J’ai été ce que tu voulais, tu en as joui, tu en as abusé… et au réveil, tu me reproches ta gueule de bois. Malhonnête, tu es malhonnête. Et tu es aussi coupable que je suis victime. Je ne m’appelle pas Marcelle.

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Commentaires : 2
  • #1

    Désirée B. (lundi, 18 novembre 2013 00:00)

    ça y est, je l'ai eu ma fin...gracias

  • #2

    Le Romancer Frédérique (lundi, 18 novembre 2013 10:53)

    Merci, Désirée ! :)